En complément de l'article paru dans L'Hebdo du 1er février, voici un entretien avec Christine Beerli, présidente de la fondation Sciences et Cité et directrice du département Technique et Informatique de la Haute école spécialisée bernoise.
"La Suisse manque d'étudiants dans les branches techniques!" Cette idée, que l'on entend souvent, correspond-elle à une réalité mesurable, ou n'est-ce qu'une impression?
Ce n'est pas seulement un sentiment diffus. Dans les Hautes écoles spécialisées vous pouvez constater une nette augmentation des effectifs pour les branches économiques, le travail social ou les arts. Par contre, les filières techniques ont connu une chute du nombre de nouveaux étudiants il y a trois ou quatre ans, puis la situation s'est stabilisée. Récemment, nous avons même constaté une petite augmentation, de l'ordre de 5 %. Lorsque vous discutez avec des représentants de l'économie, vous les entendez affirmer qu'ils manquent d'ingénieurs, en Suisse, aujourd'hui. Chez ABB, il y a quelques années déjà, 60 % de leurs ingénieurs étaient embauchés à l'étranger. Le problème est similaire en Allemagne.
L'image des professions techniques joue-t-elle un rôle?
En Suisse, le prestige de l'ingénieur n'est pas très élevé. Contrairement à la Chine, un pays dans lequel les jeunes rêvent de devenir ingénieurs. Cette situation correspond au stade de maturité de l'économie publique. Les Chinois veulent des richesses matérielles, alors que nous en sommes un peu saturés. Mais pour pouvoir sauvegarder notre prospérité, notre qualité de vie, il faut de l'innovation.
Sinon?
Nous allons perdre des places de travail. Bien sûr, vous pouvez partir de l'idée que la Suisse ne soit plus qu'un paradis pour les assurances, les banques, la gestion de fortune et les avocats, et qu'elle ne soit plus une place de production. Personnellement, je trouve que ce n'est pas souhaitable: il faut maintenir de la production dans notre pays.
N'y a-t-il pas également un problème du côté des employeurs ?
Oui, l'économie doit aussi chercher des responsabilités de son côté. Les salaires des ingénieurs débutants se situent en dessous de ceux des jeunes économistes ou des travailleurs sociaux. Je trouve que c'est un peu curieux: les employeurs devraient faire un effort. Car les jeunes savent quelle somme ils peuvent espérer gagner après leurs études. De plus, les modèles manquent: les directeurs de très haut échelon, les "patrons", ne sont pas souvent des ingénieurs mais plutôt des juristes ou des économistes. Il serait positif de permettre à des scientifiques d'accéder aux plus hautes fonctions, car la situation actuelle ne motive pas vraiment les étudiants ambitieux.
Un rapport de l'OCDE sur le désintérêt des jeunes pour les sciences mettait en lumière une certaine méfiance de leur part…
C'est étrange. Observez les adolescents dans les bus ou les trains: ils utilisent énormément leurs téléphones portables, passent des heures sur internet et se baladent avec les écouteurs de leur iPod vissés dans les oreilles. Ils consomment de la technologie, mais ne s'intéressent pas à chercher des moyens de la perfectionner. Par exemple, pour la rendre moins nocive pour l'environnement. Sur ce plan, il reste beaucoup à inventer, par exemple dans le domaine de la mobilité ou des technologies médicales. Ce sont des tâches motivantes pour des ingénieurs! Si l'on continue à se méfier de la technique, rien ne va s'améliorer.
Le problème du manque d'ingénieurs pourrait trouver une solution du côté des femmes. Qu'en pensez-vous?
J'y vois un grand potentiel. Dans les HES techniques, nous comptons entre 4 et 6 % de femmes. Cette proportion varie selon les branches: vous en rencontrez davantage en informatique, mais si elles sont très rares en mécanique ou en électrotechnique. Nous tentons de montrer aux jeunes femmes que ces formations débouchent sur des professions très créatives et innovantes, que l'on peut de plus très bien combiner avec une vie de famille.
Que rêveriez-vous de faire pour améliorer l'image de la science chez les plus petits?
Intégrer la technologie de manière ludique, à l'école. Il y a quelques décennies, beaucoup de garçons possédaient encore des chemins de fer électrique, ou mettaient leurs postes de radio en pièces. Mais aujourd'hui, avec l'ordinateur, ce genre de bricolage n'est plus réalisable. Il existe une théorie un peu osée: l'immense majorité des enseignants à l'école enfantine et aux premiers niveaux du primaire sont des femmes. Or, très souvent, elles n'ont pas vraiment d'attrait pour la technologie… Enfin, les professionnels qui sortent des Hautes écoles pédagogiques n'ont jamais eu le moindre contact avec la technique, sauf en parlant dans leur téléphone portable. Il est donc important d'expliquer à ces personnes, très critiques, que la technologie n'est pas dangereuse en soi. Car les enseignants agissent ensuite comme un levier important auprès des jeunes, et peuvent leur faire aimer les sciences.
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