Anastasia Ailamaki vient d’être nommée à l’EPFL. Cette informaticienne devient la quatrième femme professeure de la faculté. Par David Spring.
Paru dans L'Hebdo du 3 janvier 2008
Quelques «R» roulent au détour de ses phrases. Dans l’air, ses mains s’agitent comme pour souligner son propos. Avec la nomination d’Anastasia Ailamaki au poste de «professeur ordinaire», c’est un petit air de Méditerranée qui souffle désormais sur la faculté Informatique & Communications de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
Née à Nicosie (Chypre) en 1968, cette citoyenne grecque a plongé dans l’univers des «0» et des «1» sur un coup de tête. «A l’origine, je voulais devenir chimiste», explique-t-elle. Au sortir de l’adolescence, alors qu’elle pense à ses études universitaires futures, «Natassa» (son diminutif) découvre l’existence d’une nouvelle école polytechnique installée à Patras, la troisième ville de Grèce. «Quelqu’un m’avait dit qu’il était très difficile d’y entrer», se souvient la chercheuse. Par fierté, la jeune fille réussit alors les examens nécessaires et est admise par l’établissement. «J’ai été triste, puisque je rêvais d’autres études. C’est nul comme histoire, non?» Heureusement, elle tombe rapidement «amoureuse» de la discipline, une passion qui la tient aujourd’hui plus que jamais.
Plus tard, alors qu’elle n’a qu’une vingtaine d’années, Anastasia Ailamaki dirige des projets européens de recherche. Elle se consacre aux bases de données médicales et enseigne à l’Université technique de Crète, à Chania. En prime, la scientifique s’occupe de la maintenance du réseau informatique de la haute école. En 1995, les hasards de la vie académique lui permettent de partir aux Etats-Unis pour approfondir ses connaissances. Elle obtient un doctorat à l’Université de Madison (Wisconsin) en 2000. L’année suivante, la jeune femme entre dans la cour des grands, en devenant assistante, puis professeure associée à la prestigieuse université Carnegie Mellon, à Pittsburgh (Pennsylvanie). «Un lieu de rêve, peuplé de chercheurs du plus haut niveau, qui gardent pourtant les pieds sur terre.»
Retour en Europe Le Vieux Continent lui fait de l’œil. A l’occasion de conférences données à l’EPFL, elle visite plusieurs fois le campus vaudois et décide de passer une année sabbatique au «poly», où elle fait son entrée en tant que professeure invitée, en février 2007. «Je savais que j’allais aimer ma vie en Suisse romande, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point! Je retrouve ici une manière européenne de penser et de travailler, mais avec une façon très américaine d’être efficace.»
Au-delà des questions scientifiques, Anastastia Ailamaki pense à sa fille Niki (4 ans) et à son fils Andreas-Georgios (1 an). «Ici, de nombreuses activités sont proposées aux enfants. Vous trouvez des places de jeu partout, des événements!» Aujourd’hui, la trentenaire vit à Blonay avec son mari Babak Falsafi, qui vient lui aussi d’être nommé professeur d’informatique à l’EPFL. «Dans les rues du village, les petits me disent bonjour. J’adore! Les gens sont très gentils avec moi», sourit la volubile citoyenne grecque, qui s’exprime en français. «Mon père avait décidé que je devais apprendre cette langue, alors que je n’avais que 4 ou 5 ans. Ce qui m’a toujours paru bizarre!»
Parallèlement à sa vie de famille, Anastasia Ailamaki poursuit sa carrière académique. Willy Zwaenepoel, doyen de la faculté Informatique & Communications (I&C) de l’EPFL, l’encourage à proposer un projet pour les European Young Investigators Awards. Ce concours récompense des chercheurs âgés de moins de 40 ans. «J’allaitais mon fils, alors bébé. Je devais rester debout toute la nuit, misérablement, se marre «Natassa». J’en ai profité pour écrire ce qui me passait par la tête!»
A sa stupéfaction, elle devient lauréate de l’un des vingt prix offerts fin septembre 2007, ce qui signifie cinq ans de financement assuré pour ses recherches. «Je souhaite créer, à l’EPFL, un grand centre de collecte et de gestion de données, explique-t-elle. Les scientifiques pourraient partager leurs travaux et combiner les résultats de leurs expériences dans des domaines très différents.» Dans ce but, une première collaboratrice a déjà été engagée.
Impossible de ne pas parler du modèle que représente cette Hellène dans un domaine technique peuplé de garçons. Ainsi, sur les quarante-trois professeurs de la faculté I&C, on ne compte que quatre femmes. Des solutions existent pourtant. «Je donne volontiers de mon temps pour parler aux adolescentes, par exemple à l’occasion des cours “internet pour les filles”, organisés à l’EPFL.» Intéresser les écolières à l’informatique, placer les idées reçues dans la corbeille, redémarrer: un beau défi pour l’énergique Anastasia Ailamaki.
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