Gâchis Recrutés à travers le monde, ils sont toutes et tous étudiants dans une haute école suisse, où on les appelle étudiants internationaux. Mais au contrôle des habitants, ils sont étrangers et tombent sous le coup de la loi du même nom.
Texte paru dans le Guide de l'étudiant d'avril 2008
En 2006, le peuple suisse a accepté les lois sur les étrangers et sur l’asile. On y parlait alors peu de formation ou de recherche. Par la suite, en octobre dernier, le Conseil fédéral a entériné les dispositions d’application de la désormais nouvelle loi sur les étrangers sans modification, et ce malgré l’opposition massive du monde académique dans son ensemble. Tous s’étaient mobilisés pendant l’été, d’une même voix, pour permettre aux étudiants étrangers d’entrer en Suisse, d’y étudier et peut-être d’y travailler.
«Une catastrophe», c’est ainsi que Thierry Lombard, associé senior de LODH mais aussi membre du conseil des EPF, s’exprimait récemment dans 24 heures sur le fait de mettre à la porte de jeunes diplômés étrangers formés en Suisse. Mais qu’est-il arrivé pour qu’un banquier privé s’emporte ainsi pour la cause estudiantine?
Martial, étudiant camerounais en master à l’EPFL, s’est vu refuser la prolongation de son permis de séjour en milieu de cursus, car «sa sortie de Suisse n’était pas garantie au terme de ses études», selon les autorités. Maya, deux masters en poche depuis peu et quatre langues parlées couramment, se voit dans l’obligation de quitter la Suisse pour la simple raison qu’elle est Russe. Vahid, qui termine en ce moment son doctorat et pensait travailler deux ans en entreprise puis créer sa société dans le domaine des technologies horlogères, est lui aussi à la recherche d’une solution. Et ils sont encore nombreux à s’être vu proposer des entretiens d’embauche au dernier Forum EPFL, une rencontre entre futurs diplômés et recruteurs, jusqu’à ce qu’ils donnent leur nationalité. Trop compliqué, trop long, trop cher, les entreprises n’engagent pas les jeunes diplômés étrangers, même si elles avouent qu’ils correspondraient à leurs besoins.
A l’Office des migrations, à Berne, on répond qu’il ne faut pas «sous-estimer les passeurs, qui introduisent des étrangers par les hautes écoles»(!). On exige par ailleurs des demandeurs de visa étudiant une attestation dans laquelle ils s’engagent à quitter la Suisse au terme de leurs études. C’est certainement cela que le gouvernement entend par «renforcement des mesures d’intégration»…
Une Suisse à deux visages
Le monde politique est unanime pour dire que la formation est une priorité nationale. A Berne, le Conseil fédéral tente de définir le nouvel espace suisse de la formation, dont l’un des objectifs consiste à «développer et à intensifier les échanges internationaux entre les personnes et les idées». Chez les radicaux, on défend la «Suisse de l’intelligence», le «pays des idées», mais aussi la «Suisse de l’ouverture». Tous les partis tiennent peu ou prou le même discours. Le monde académique est fondamentalement international et, pour fonctionner, il a besoin d’ouverture. Mais, dans le même temps, on ferme les portes, l’empêchant tout simplement d’atteindre les objectifs que le monde politique lui a lui-même fixés. Avec 18% des étudiants et plus de 50% des créateurs d’entreprise à l’issue de leurs études dans les EPF par exemple, les étrangers sont indispensables au fonctionnement des universités, mais aussi et surtout de l’économie. En dehors de l’aspect humain, en expulsant des diplômés alors qu’ils ont passé des années en Suisse, notre pays se prive de la création d’entreprises et donc d’emplois qu’ils pourraient apporter, de leurs idées et de leurs innovations pour l’économie suisse.
Réactions
Quelques réactions politiques apparaissent dans les cantons de Vaud et de Genève – des initiatives cantonales ont été déposées et même récemment acceptées côté vaudois – et une initiative parlementaire vient d’être déposée au Conseil national, signée par des parlementaires de tous les partis. Malheureusement, ces deux outils sont d’une lenteur toute suisse. Les étudiants attendent que la loi soit très rapidement corrigée. La limite du visa étudiant à huit ans, ainsi que l’interdiction de travailler en parallèle aux études les six premiers mois, doivent être impérativement abrogées. Les années d’études doivent être considérées comme des années d’intégration lors d’une demande de permis C. De plus, les jeunes diplômés doivent être exclus de la priorité aux travailleurs indigènes ainsi que du quota d’autorisations de séjour attribuées par les cantons aux travailleurs étrangers. L’adaptation de l’ordonnance d’application de la loi permettrait des assouplissements. Les interventions se multiplient auprès d’Eveline Widmer-Schlumpf, nouvelle cheffe du Département fédéral de justice et police, et des espoirs semblent permis.
En attendant que le monde politique se réveille, Martial a pris un avocat et a fourni la preuve que le Canada l’accueillerait à la fin de ses études comme travailleur qualifié. A ces conditions, il a pu terminer son master en Suisse. Maya a trouvé un stage à l’ONU, ce qui lui laisse quelques mois de répit, avec un statut particulier, ne lui permettant pas d’acheter un abonnement général aux CFF par exemple. Vahid, de nationalité iranienne, a perdu espoir de rester en Suisse et vient d’obtenir une proposition de travail aux Etats-Unis.
La Suisse se prive de diplômés compétents, qualifiés et intégrés, qu’elle cherche pourtant à recruter à l’entrée de l’université, qu’elle forme, dans lesquels elle investit, pour finalement les mettre à la porte, imaginant peut-être qu’ils rentreront chez eux heureux, afin de développer leur pays. En réalité, ils feront leurs bagages pour l’Allemagne ou les Etats-Unis, emportant avec eux un diplôme et une image déplorable de la Suisse. Et, pendant ce temps, on se lamentera chez nous sur la pénurie d’ingénieurs et de scientifiques. Quel sens y a-t-il à attirer les meilleurs étudiants pour les expulser?
Antonin Danalet, vice-président de l'AES
Rédigé par : |