Les études scientifiques n’ont plus la cote. Notre économie est menacée. Pour redorer le blason de la science, institutions et gouvernements doivent concentrer leurs efforts auprès des universitaires ainsi qu’à l’école primaire.
Par Christophe Ungar. Paru dans le Guide de l'étudiant d'août 2008
Trop dures, trop abstraites, inutiles, pas assez de débouchés, les qualificatifs nemanquent pas.Quand on lui suggère des études scientifiques, notre jeunesse se crispe. Aujourd’hui, le métier de chercheur n’est pas glamour. Les savants sont des ringards. Les héros des bandes dessinées ne sont plus des ingénieurs. Travailler dans un laboratoire revient à chercher la petite bête avec, en prime, un salaire médiocre.
«J’ai failli arrêter mes études plusieurs fois. Ici, j’ai l’impression d’être entouré d’autistes. Je travaille beaucoup, mais j’ai des mauvaises notes. Les profs nous cassent en permanence. C’est très élitiste. Plusieurs étudiants dans ma classe pensent comme moi.» Sarah est étudiante en 2e année de chimie dans une université romande; elle a pris rendez-vous avec le conseiller aux études. Passionnée par les cosmétiques et la parfumerie, c’est pour cela qu’elle a choisi «chimie». Mais aujourd’hui elle s’interroge. «Comment faire pour travailler dans ledomaine? Je ne veux pas faire de doctorat,mais on nous bassine que sans doctorat, on n’arrive nulle part dans le monde scientifique. Etre enfermé et travailler sept jours sur sept dans un laboratoire ne correspondent pourtant pas à ma personnalité.»
Chute libre depuis vingt ans. Le cas de Sarah n’est pas isolé. Entre les étudiants qui écourtent leur formation scientifique et ceux qui n’en entament jamais, la situation s’aggrave. La Suisse connaît depuis plus d’une vingtaine d’années une désaffection de ses facultés scientifiques. Si la sonnette d’alarme n’a pas encore été véritablement tirée, c’est parce que cette baisse est masquée par une augmentation générale du nombre d’étudiants sur les bancs de l’université. Selon le Secrétariat d’Etat à l’éducation et à la recherche: «Après avoir atteint un pic de croissance en 1985, la part relative des étudiants en sciences exactes et naturelles a diminué de manière continue.» Les mathématiques et la physique sont particulièrement touchées.
Cette évolution négative est perceptible dans beaucoup de pays industrialisés. Parmi les moins bons élèves: la France. Depuis les années 90, le nombre d’étudiants en sciences recule chaque année de 2% et le nombre de doctorants de 4%. Une baisse insidieuse et inquiétante pour Frédéric Sgard, du Forum mondial de la science à Paris. «Dans les nations émergentes commela Chine et l’Inde, la science a une très bonne réputation car la population considère qu’elle contribue au développement du pays. Ce n’est plus le cas en Occident.Conséquence, nos jeunes choisissent des études plus courtes et qui leur rapporteront davantage d’argent, comme le droit ou HEC. Le prestige et l’utilité de la science ne contrebalancent plus la longueur des études et les salaires médiocres. Il faut que les gouvernements prennent le problème à bras-le-corps sinon, à long terme, nous risquons une pénurie de scientifiques avec une menace sérieuse sur la compétitivité de nos économies occidentales.» En clair, une société sans chercheurs ni ingénieurs, c’est la porte fermée au progrès.
Que faire après les études? Si la perte de prestige des études scientifiques constitue le problème de fond, il existe d’autres facteurs aggravants comme la carence d’information sur les débouchés. Dans son bureau, le conseiller aux études cherche à rassurer Sarah, l’étudiante désillusionnée. «La recherche n’est pas votre seule issue. Dans l’industrie chimique, il y a un poste de chercheur pour dix postes dans d’autres domaines. Firmenich ou Novartis recrutent par exemple des spécialistes enmanagement, des chargés de communication, des contrôleurs de qualité, des acheteurs, etc. Pour occuper ces postes, les jeunes avec un bagage scientifique et technique sont prisés car ils comprennent mieux les tenants et aboutissants des produits développés par ces compagnies.» L’étudiante s’étonne. Elle ne savait pas.
«C’est vrai. Il existe une grande méconnaissance des métiers accessibles aux étudiants en sciences, admet Frédéric Sgard. Mais ce n’est pas étonnant quand lamajorité des cours oriente l’étudiant vers la recherche ou l’enseignement. Il faudrait inclure d’autres contenus dans les premières années de formation, par exemple de l’éthique ou dumarketing. L’enseignement actuel est souvent déconnecté de la réalité; on ne parle pas d’environnement, de société. Pas surprenant que cela rebute les jeunes, surtout les femmes, encore plus sensibles que les hommes à ces enjeux-là.»
Apprendre en mettant lamain à la pâte. De l’éthique et du marketing en Faculté des sciences, mais aussi des cours libellés «planète Terre», «lumière» et «animaux » à l’école primaire. Pour beaucoup d’experts, ce n’est pas exclusivement à l’université que les cours doivent être repensés. «Il vaut mieux supprimer une fois pour toutes les sciences à l’école si nous ne changeons pas rapidement leur approche!» s’exclame souvent André Giordan, chercheur en épistémologie des sciences à l’Université de Genève.
Ce militant provocateur s’indigne de la perte de curiosité chez les plus jeunes et accuse l’enseignement en place. Selon lui, les cours de sciences actuels dégoûtent les élèves. «Qu’on arrête de les forcer à résoudre des équations absconses au tableau noir! Cela les fait fuir et ce n’est pas certain qu’ils reviennent. Il faut intéresser les élèves avec des thématiques concrètes et proches de leur quotidien. Une fois qu’ils sont captivés, les gosses peuvent refaire mille fois un exercice. Regardez-les sur un skateboard! Ils tombent et remontent sur leur planche sans arrêt, parce qu’ils ont du plaisir malgré la difficulté. Il faut appréhender l’apprentissage des sciences de la même manière. Le plaisir doit accompagner l’effort.» Pour cela, André Giordan veut rendre ses lettres de noblesse au jeu et à l’expérimentation, dès le plus jeune âge. «Partons des idées préconçues des élèves – sur la planète Terre par exemple – laissons-les tester leurs hypothèses – la Terre est-elle ronde ou plate? – pour qu’ils arrivent eux-mêmes à des conclusions quimarqueront durablement leur esprit. C’est ça la science!»
La volonté politique manque à l’appel. Questionnement, expérimentation, plaisir dans l’effort, ancrages dans la réalité quotidienne de l’élève, la recette pour améliorer le goût des sciences est aujourd’hui partagée par beaucoup.
Alors pourquoi la situation ne s’améliore-t-elle pas? «Parce qu’il n’y a pas une volonté politique homogènemalgré unemultitude de petits et grands projets isolés.» La réponse de Frédéric Sgard, au niveau européen, rejoint celle d’André Giordan, à l’échelle de la Suisse romande.
L’opération La main à la pâte a ouvert la route à une série de cours axés sur l’expérimentation. Les Goûters des sciences sont une occasion pour les enfants genevois de découvrir le monde autour d’une petite collation. L’initiative européenne Pollen veut semer l’amour des sciences dans les équipes pédagogiques. Via l’internet, Globe met en liaison des milliers d’écoles du monde entier pour les sensibiliser aux problèmes de l’environnement grâce à l’expérimentation sur le terrain. Il y a aujourd’hui pléthore d’exemples similaires. Les liens entre ces projets? Aucun! Si ce n’est un désir individuel d’améliorer la situation. Ce n’est malheureusement pas suffisant pour les experts interrogés. «C’est pour se donner bonne conscience» dira même André Giordan. Avec un constat et des solutions qui semblent faire l’unanimité, l’heure est arrivée de nettoyer en profondeur la poussière qui se dépose sur les bancs de la science. Tous l’admettent: le balai est dans l’armoire des gouvernements.
Les commentaires récents