La classe!

Bachelors au boulot, masters au labo

Par Mehdi Atmani, paru dans L'Hebdo du 19 février 2009

Surprise dans les universités. Plutôt que de prolonger leur cursus, des étudiants en sciences économiques et humaines entrent dans le monde professionnel.

Qui veut faire cinq ans d’études pour obtenir un master? «Pas nous!» pourraient répondre les étudiants en sciences économiques et en sciences humaines. Selon le dernier sondage mené conjointement par la Conférence des recteurs des universités suisses (CRUS) et l’Observatoire de la vie étudiante de l’Université de Genève, seuls 69% des étudiants de ces filières poursuivraient leur formation jusqu’au master, contre plus de 90% des futurs médecins et ingénieurs.

Arrêter ses études après trois ans, bachelor en poche, c’est bien, mais pour aller où? Sur le marché du travail pardi: «On nous engage facilement», explique Céline, étudiante en lettres de 21 ans à l’Université de Genève (UniGE).Une fois son bachelor obtenu, la jeune femme quitte le cursus pour le monde professionnel. Les exemples de ce type sont courants.

De quoi inquiéter les recteurs des universités romandes, qui présentent du 2 au 6 mars leurs programmes de masters? Que nenni! «Le nombre de bachelors qui poursuivent leur formation jusqu’au master est extrêmement réjouissant», relève Dominique Arlettaz, recteur de l’Université de Lausanne. Un constat partagé par ses homologues romands, qui enregistrent une affluence dans leurs filières de masters tout aussi satisfaisante, soit plus de 80%.

Dix ans après la signature des accords de Bologne, le spectre de la désaffection des rangs au niveau master semble s’éloigner, même si le secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche, Mauro Dell’Ambroggio, reconnaît «que nous n’avons pas le recul nécessaire».

Son prédécesseur Charles Kleiber, signataire des accords de Bologne en juin 1999, avoue volontiers qu’il n’a pas été facile de faire comprendre aux recteurs des universités la nécessité des bienfaits de cette réforme. En cause, la nouvelle structuration des études en deux volets bien distincts, soit trois années sanctionnées par un bachelor, puis deux années supplémentaires pour l’obtention d’un master: «Les recteurs craignaient que l’on s’achemine vers une formation au rabais et que, par conséquent, les étudiants quittent le cursus universitaire après seulement trois ans», explique-t-il.

Les chiffres cachent une autre réalité: la grande différence existant entre les différentes facultés. La médecine et le droit par exemple ne sont pas touchées par le phénomène, à l’inverse des sciences humaines et économiques. L’explication est simple: «Mon bachelor en lettres ne me permet pas de sortir de l’université avec un métier précis, au contraire d’une voie professionnalisante comme la médecine, ajoute Céline. J’estime avoir acquis les compétences et la culture générale nécessaires pour travailler.»

Prônée par les accords de Bologne, cette ouverture enchante Charles Kleiber: «La structure du système telle qu’elle est aujourd’hui me paraît correcte, ajoute l’ancien secrétaire d’Etat Suisse. Elle répond à mes vœux lors de la signature des accords en juin 1999. Aujourd’hui, l’étudiant a le choix de mener sa formation comme il l’entend.» «C’est toute l’ambiguïté de Bologne», reconnaît Philippe Terrier, vice-recteur de l’Université de Neuchâtel.

Cette liberté de choix plaît à certains jeunes en formation, mais du point de vue des universités, il est naturel de se prémunir contre les désaffections, puisque c’est sur la base de leur nombre d’étudiants respectifs que les hautes écoles reçoivent les subventions de la Confédération. Mieux vaut donc ne pas laisser s’enfuir les bachelors sur le marché du travail: «L’université se doit de préparer à une carrière professionnelle sur le long terme, explique Jean-Dominique Vassalli, recteur de l’UNIGE. Ce n’est pas une voie dont le but premier est d’assurer un métier à court terme.»

Le monde de l’économie en a une vision différente. Député radical au Grand Conseil vaudois, Olivier Feller était un fervent défenseur de la réforme de Bologne. Aujourd’hui, il regrette la tendance des universités à «garder» leurs étudiants et le trop grand optimisme affiché par les milieux économiques de l’époque: «Un bachelor devait être équivalent à une licence. Seuls ceux qui souhaitaient un approfondissement poursuivaient avec un master. Les milieux économiques étaient donc favorables à Bologne, qui devait raccourcir les études. Or, aujourd’hui, on constate que le contraire s’est produit. Au lieu de quatre ans d’études, on en fait cinq! Nous avons retardé l’entrée des jeunes sur le marché du travail, alors que nous avons besoin de leurs compétences, mais aussi de leurs cotisations à l’AVS.»

Un point de vue partagé par economiesuisse qui estime que «la réforme de Bologne n’a de sens que si elle offre une porte de sortie convaincante sur le marché du travail». En 2005, l’association faîtière estimait que 40% des aspirants au bachelor opteraient pour la vie professionnelle. Or, nous sommes encore loin. La faute à qui? A la scolarisation du cursus académique. Malgré le départ de certains étudiants au niveau du bachelor, les études tendent à être plus longues que par le passé! «Cela doit être repensé», note Jean-Dominique Vassalli, recteur de l’Université de Genève.

Un atout pour les entreprises. Responsable des ressources humaines pour la Suisse romande chez KPMG, Rolf Schaller recrute essentiellement des bachelors et, ce pour plusieurs raisons: «Nous sommes actifs dans des domaines très spécifiques de la finance et de la comptabilité. Or, il n’y a pas assez d’étudiants qui sortent des universités avec un master spécialisé dans nos activités. Nous comblons ainsi notre demande, en engageant des bachelors. Ces derniers ont certes des connaissances plus générales, mais nous les formons spécifiquement dans nos secteurs d’activités.» Une politique qui porte ses fruits, puisque KPMG reçoit beaucoup de demandes de la part des étudiants en sciences économiques. A la Banque cantonale vaudoise, on adopte la politique inverse. «Les masters sont plus intéressants, car mieux spécialisés», explique Antoni Gori, responsable de la formation à la BCV.

Une bonne nouvelle pour Carlo, un étudiant en HEC qui compte postuler à la BCV, dès l’obtention de son bachelor en juin prochain. Malgré la crise, il se veut optimiste: «Il y a de la place et on est bien plus rentable sur le marché, sourit-il. En cas de pépin, j’ai une porte de sortie... Le master!»

Rédigé le 24 février 2009 dans Bologne, la rogne | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Rentrée en fanfare

Après avoir rendu visite à quelques candidats au Conseil des Etats et au Conseil national intéressé par la formation (www.blogandbreakfast.ch), voici quelques informations issues d'une rencontre avec le secrétaire d'Etat à l'éducation et à la recherche Charles Kleiber (lire l'entretien).

En mai, les responsables de la formation des pays signataires de la déclaration de Bologne se sont rencontrés à Londres, pour faire le point de l'avancée de cette réforme. Le résultat: un fascinant fichier PDF disponible pour le public.

Chacun se voit attribuer des notes sous la forme de couleurs (du rouge au vert). Du premier coup d'oeil, on peut voir comment la situation évolue et où se trouvent les points forts et faibles. De plus, le groupe d'experts chargé de préparer ce document rédige un petit commentaire sur chaque pays. Celui de la Suisse se trouve page 77.

Les défis qui attendent la Suisse: améliorer la cohérence de la formation tertiaire en Suisse, assurer un financement adéquat (coucou, le Parlement), compléter l'introduction de masters de haute qualité dans tous les champs disciplinaires, créer des passerelles flexibles entre les différents types d'institutions de formation supérieure (donc entre HES, EPF et universités) et fournir de l'information aussi agréable que facilement accessible sur les possibilités de formation dans les hautes écoles suisses.

Rédigé le 14 août 2007 dans Bologne, la rogne | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Bologne, la rogne

Cover_grandCe matin, paraît dans L'Hebdo un dossier qui établit le bilan de la réforme de Bologne. Profitez de ce blog pour exprimer votre opinion sur cet immense chantier, qui occupe les hautes écoles suisses depuis le début du siècle.

Vous retrouverez ci-dessous une version longue de l'entretien avec le vice-recteur Jean Kellerhals de l'UNIGE, ainsi qu'un post plus ancien sur la question.

Rédigé le 03 mai 2007 dans Bologne, la rogne | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

"L’évaluation doit devenir une composante de la culture universitaire"

Cover_petit_2 Vice-recteur chargé de l’enseignement à l’Université de Genève, Jean Kellerhals évoque ses interrogations et ses espoirs vis-à-vis de Bologne.

Quel bilan tirez-vous de la réforme?

C’est un peu tôt pour se déterminer. Le système bachelor/master, que nous avons introduit, accroît l’offre de formation. Cette augmentation se double de passerelles vers les autres universités, ainsi que vers les hautes écoles spécialisées. Mais chez les étudiants, l’inquiétude augmente. Notre «Observatoire de la vie étudiante» relève leurs attentes par rapport à la réforme de Bologne, notamment en termes d’ouverture vers l’Europe, mais également leur méfiance. Ils trouvent souvent compliquée la mise en œuvre de ce système et ne se sentent pas assez informés. C’est une période assez agitée, où l’enthousiasme et la déprime se succèdent!

Quelles autres conséquences voyez-vous?

Dans la plupart des facultés, l’obligation de mettre en place la réforme a amené une prise de conscience et soulevé des interrogations. Quel type de compétences veut-on donner aux étudiants? Pourquoi organise-t-on tel ou tel cours? A quoi mènent nos diplômes? Quelles sont leurs finalités? Bologne a été l’occasion de développer une réflexion sur le but et l’organisation des études universitaires. De plus, à cette occasion, nous avons développé nos services d’évaluation des enseignements et des filières. Cela doit devenir une composante de la culture universitaire. Enfin, la réforme nous a aidés à prendre mieux en compte la réalité que vivent nos étudiants. Nous avons deux responsabilités: équiper la jeunesse pour son intégration socioprofessionnelle, et défendre la conception d'un savoir critique et approfondi, qui prend ses distances vis-à-vis des inscriptions pratiques. Nous devons mener ces deux objectifs de front. Si nous formons des personnes non employables, ou à l'autre extrême des petits soldats incapable de prendre de la distance pour les fournir à l'économie, nous aurons raté notre but. Je refuse les étiquettes posées sur les HES (dites professionnelles) et les universités (dites abstraites). Non, de toute éternité, nous avons des facultés, comme le droit et la médecine, orientées vers des professions.

Est-ce que l’université sera meilleure après Bologne?

Point d’interrogation! Dans les premières années de bachelor, et surtout en sciences humaines, les étudiants ont moins de séminaires et d’interaction, donc le sentiment d’une certaine scolarisation. Cela ne veut pas dire que les enseignements soient moins bons. Mais nous avons dû mettre en place cette réforme, qui implique un surcroît de charges, avec des budgets constants, voire en diminution en valeur relative. Cela a pu se traduire par une augmentation des cours ex cathedra. Par contre, des forces ont été libérées pour un apprentissage beaucoup plus actif et nourri par la recherche au niveau du master.

Pour vous, ce titre est-il le diplôme de sortie naturel des universités?

En règle générale, oui. La fin des études de base, c’est le master. Les études de licence duraient en général quatre ans. Il fallait dès lors – et il faut encore – vraiment veiller à ce que la distinction bachelor/master ne se traduise pas par une interruption involontaire des études après le premier degré pour cause de précarité financière des étudiants, due par exemple à une cessation des allocations d’études. Définir le master comme fin des études de base permet de limiter ce risque.

Le nouveau calendrier académique, avec sa rentrée mi-septembre, fait grincer des dents.

Personne n’est vraiment content. Ce calendrier, adopté par la CRUS, est incompatible avec l’école de recrues: ce problème n’est pas réglé. Pour l’emploi, je serai plus nuancé. La masse de temps à disposition n’est pas très différente d’avant, mais elle est répartie autrement. Ce calendrier a été conçu pour harmoniser les universités entre elles, ainsi qu’avec les HES. Il se rapproche de ce qui se pratique dans d’autres pays, mais cela n’était pas la priorité.

Comment va se passer la mobilité thématique, par exemple d'un bachelor en droit vers un master dans un domaine différent?

L'université de Genève s'est battue pour que les masters consécutifs soient accessibles sans conditions. C'était déjà un gain: des élitistes voulaient que l'accès au diplôme supérieur soit réservé aux personnes ayant obtenu une bonne moyenne. Pour les masters dans d'autres disciplines, je vois se profiler beaucoup de cas particuliers. Toutefois, la Conférence des recteurs des universités suisses (CRUS) exige que les critères employés soient objectivables: en clair, que cela ne se passe pas à la tête du client. A terme, nous devrons mesurer si ces passages paient en termes de résultats d'études et si le taux d'échec n'est pas trop important. Selon moi, tout l'enjeu de Bologne se trouve là. Peut-on favoriser la transition directe vers les masters, aussi bien consécutifs que spécialisés? Peut-on favoriser le retour à l'université de personnes possédant une activité professionnelle? Va-t-on mieux coopérer avec les hautes écoles spécialisées et les autres universités?

Rédigé le 03 mai 2007 dans Bologne, la rogne | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Bologne, une réussite?

Cover_petit_3 (Réédition du post paru le 20 décembre 2006)

Lorsque vous prononcez le mot "Bologne" en présence d'un(e) étudiante(e) ou d'un(e) prof, vous obtenez, en général, des soupirs ou des yeux levés au ciel. J'ai même entendu un doyen de l'Université de Lausanne critiquer ce processus, de manière très générale, dans un auditoire plein.

La Suisse a foncé bille en tête pour appliquer cette réforme, façon premier de classe. Il est temps d'en tirer un bilan précis, d'aligner griefs et laudatio.

Sur cette page, vous êtes invités à débattre de la réussite ou non de la réforme de Bologne, des problèmes qu'elle pose, etc.

Tiens, pour commencer, un sondage de l'Université de Genève, rendu public aujourd'hui, liste les critiques émises contre le nouveau calendrier académique, dont la mise en place est liée à la réforme de Bologne.

Voici le résumé:

Sur le fond: à l'évidence, ce nouveau calendrier académique, avec une rentrée avancée en septembre, ne fait pas l'unanimité.

- Dommage pour les enseignants ayant des enfants: vacances scolaires d'automne et de février tombent désormais durant les périodes de cours ou d'examens.
- Les étudiants à l'école de recrue ne pourront pas rejoindre le début du semestre à temps.
- L'harmonisation dans toute la Suisse est préjudiciable à l'économie: moins de remplacements possibles dans le monde du travail.
- Les étudiants auront moins de temps en été pour trouver du travail ou des stages, souvent indispensables à leur budget et à leur formation.
- La décision a été prise en haut lieu, sans concertation avec les enseignants.
- On oublie que les "vacances" d'été, désormais amputées, ne sont pas, pour les chercheurs et enseignants, que des vacances, mais qu'elle sont mises à profit pour écrire et se rendre à des colloques. Réduire cette plage estivale, c'est réduire le potentiel de mobilité des académiques.

Ensuite, ce que j'ai pu entendre en préparant divers articles

- Densification des cursus, donc moins de temps pour travailler à côté des cours. La durée des études s'est allongée. L'uni pour les riches?
- Beaucoup de paperasse et d'administratif à traiter, pour tout le monde.
- Doutes sérieux sur la valeur du bachelor dans le monde du travail. Ce diplôme est-il une maturité améliorée?

Par David Spring

Rédigé le 03 mai 2007 dans Bologne, la rogne | Lien permanent | Commentaires (6) | TrackBack (0)

Un blog de L'Hebdo

  • Hebdo

Les commentaires récents

  • coursework writing sur Une idée révolutionnaire
  • Souad Bazoukri sur Le Petit Nicolas a tout compris
  • Jeux sur Les adolescents à l'école du X
  • Antonin sur C'est la rentrée
  • Antonin sur C'est la rentrée
  • Jacques Tourigny sur Un nouveau journal universitaire
  • Brigitte JACQUES L sur Le Petit Nicolas a tout compris
  • brahim sur Deux langues étrangères: mission impossible pour l’école primaire?
  • C. Algor sur Un sweat-shirt pour l'Université de Genève
  • sp5 sur Une nouvelle école privée dans le canton de Vaud

Catégories

  • Apprentissage
  • Aucun rapport, mais là, aucun
  • Bologne, la rogne
  • Ecole obligatoire
  • Ecoles privées
  • Formation continue
  • Guide de l'étudiant
  • Hautes écoles
  • L'école d'ingénieurs de Saint-Imier
  • Mon école au Canada

Archives

  • octobre 2009
  • septembre 2009
  • août 2009
  • juin 2009
  • mai 2009
  • avril 2009
  • février 2009
  • janvier 2009
  • août 2008
  • avril 2008

Plus...

Abonnez-vous à ce blog (XML)
AddThis Feed Button

Wikio

  • http://www.wikio.fr

À propos de l'auteur