Surprise dans les universités. Plutôt que de prolonger leur cursus, des étudiants en sciences économiques et humaines entrent dans le monde professionnel.
Qui veut faire cinq ans d’études pour obtenir un master? «Pas nous!» pourraient répondre les étudiants en sciences économiques et en sciences humaines. Selon le dernier sondage mené conjointement par la Conférence des recteurs des universités suisses (CRUS) et l’Observatoire de la vie étudiante de l’Université de Genève, seuls 69% des étudiants de ces filières poursuivraient leur formation jusqu’au master, contre plus de 90% des futurs médecins et ingénieurs.
Arrêter ses études après trois ans, bachelor en poche, c’est bien, mais pour aller où? Sur le marché du travail pardi: «On nous engage facilement», explique Céline, étudiante en lettres de 21 ans à l’Université de Genève (UniGE).Une fois son bachelor obtenu, la jeune femme quitte le cursus pour le monde professionnel. Les exemples de ce type sont courants.
De quoi inquiéter les recteurs des universités romandes, qui présentent du 2 au 6 mars leurs programmes de masters? Que nenni! «Le nombre de bachelors qui poursuivent leur formation jusqu’au master est extrêmement réjouissant», relève Dominique Arlettaz, recteur de l’Université de Lausanne. Un constat partagé par ses homologues romands, qui enregistrent une affluence dans leurs filières de masters tout aussi satisfaisante, soit plus de 80%.
Dix ans après la signature des accords de Bologne, le spectre de la désaffection des rangs au niveau master semble s’éloigner, même si le secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche, Mauro Dell’Ambroggio, reconnaît «que nous n’avons pas le recul nécessaire».
Son prédécesseur Charles Kleiber, signataire des accords de Bologne en juin 1999, avoue volontiers qu’il n’a pas été facile de faire comprendre aux recteurs des universités la nécessité des bienfaits de cette réforme. En cause, la nouvelle structuration des études en deux volets bien distincts, soit trois années sanctionnées par un bachelor, puis deux années supplémentaires pour l’obtention d’un master: «Les recteurs craignaient que l’on s’achemine vers une formation au rabais et que, par conséquent, les étudiants quittent le cursus universitaire après seulement trois ans», explique-t-il.
Les chiffres cachent une autre réalité: la grande différence existant entre les différentes facultés. La médecine et le droit par exemple ne sont pas touchées par le phénomène, à l’inverse des sciences humaines et économiques. L’explication est simple: «Mon bachelor en lettres ne me permet pas de sortir de l’université avec un métier précis, au contraire d’une voie professionnalisante comme la médecine, ajoute Céline. J’estime avoir acquis les compétences et la culture générale nécessaires pour travailler.»
Prônée par les accords de Bologne, cette ouverture enchante Charles Kleiber: «La structure du système telle qu’elle est aujourd’hui me paraît correcte, ajoute l’ancien secrétaire d’Etat Suisse. Elle répond à mes vœux lors de la signature des accords en juin 1999. Aujourd’hui, l’étudiant a le choix de mener sa formation comme il l’entend.» «C’est toute l’ambiguïté de Bologne», reconnaît Philippe Terrier, vice-recteur de l’Université de Neuchâtel.
Cette liberté de choix plaît à certains jeunes en formation, mais du point de vue des universités, il est naturel de se prémunir contre les désaffections, puisque c’est sur la base de leur nombre d’étudiants respectifs que les hautes écoles reçoivent les subventions de la Confédération. Mieux vaut donc ne pas laisser s’enfuir les bachelors sur le marché du travail: «L’université se doit de préparer à une carrière professionnelle sur le long terme, explique Jean-Dominique Vassalli, recteur de l’UNIGE. Ce n’est pas une voie dont le but premier est d’assurer un métier à court terme.»
Le monde de l’économie en a une vision différente. Député radical au Grand Conseil vaudois, Olivier Feller était un fervent défenseur de la réforme de Bologne. Aujourd’hui, il regrette la tendance des universités à «garder» leurs étudiants et le trop grand optimisme affiché par les milieux économiques de l’époque: «Un bachelor devait être équivalent à une licence. Seuls ceux qui souhaitaient un approfondissement poursuivaient avec un master. Les milieux économiques étaient donc favorables à Bologne, qui devait raccourcir les études. Or, aujourd’hui, on constate que le contraire s’est produit. Au lieu de quatre ans d’études, on en fait cinq! Nous avons retardé l’entrée des jeunes sur le marché du travail, alors que nous avons besoin de leurs compétences, mais aussi de leurs cotisations à l’AVS.»
Un point de vue partagé par economiesuisse qui estime que «la réforme de Bologne n’a de sens que si elle offre une porte de sortie convaincante sur le marché du travail». En 2005, l’association faîtière estimait que 40% des aspirants au bachelor opteraient pour la vie professionnelle. Or, nous sommes encore loin. La faute à qui? A la scolarisation du cursus académique. Malgré le départ de certains étudiants au niveau du bachelor, les études tendent à être plus longues que par le passé! «Cela doit être repensé», note Jean-Dominique Vassalli, recteur de l’Université de Genève.
Un atout pour les entreprises. Responsable des ressources humaines pour la Suisse romande chez KPMG, Rolf Schaller recrute essentiellement des bachelors et, ce pour plusieurs raisons: «Nous sommes actifs dans des domaines très spécifiques de la finance et de la comptabilité. Or, il n’y a pas assez d’étudiants qui sortent des universités avec un master spécialisé dans nos activités. Nous comblons ainsi notre demande, en engageant des bachelors. Ces derniers ont certes des connaissances plus générales, mais nous les formons spécifiquement dans nos secteurs d’activités.» Une politique qui porte ses fruits, puisque KPMG reçoit beaucoup de demandes de la part des étudiants en sciences économiques. A la Banque cantonale vaudoise, on adopte la politique inverse. «Les masters sont plus intéressants, car mieux spécialisés», explique Antoni Gori, responsable de la formation à la BCV.
Une bonne nouvelle pour Carlo, un étudiant en HEC qui compte postuler à la BCV, dès l’obtention de son bachelor en juin prochain. Malgré la crise, il se veut optimiste: «Il y a de la place et on est bien plus rentable sur le marché, sourit-il. En cas de pépin, j’ai une porte de sortie... Le master!»




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